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Lundi 24 décembre 2014

J’ai glané le dernier bouquet de l’année : deux petites tiges fleuries de camélia sasanqua, une blanche très odorante et une rose, un petit rameau de mahonia bealei et un autre de viburnum tinus, plusieurs de lonicera fragantissima, les derniers boutons ouverts des rosiers Pierre de Ronsard et Adenochaeta. Toutes ces fragances emmêlées me réchauffent le coeur et, lors de ma promenade, j’ai remarqué à quel point le graphisme du jardin est favorisé par le dépouillement de l’hiver. L’oeil est attiré par les formes épurées et contrastées des hampes défleuries des phlomis tuberosa, des gousses des glycines sur le bleu du ciel et des feuilles plates de l’iris des marais (iris pseudocarus) se reflétant dans l’eau des mares. Il y a ausi l’entrelac des tiges noircies du saule des vanniers (salix viminalis) ou l’ombre portée des chaises de jardin sur les calades, les lobes vernissés des feuilles du lierre grimpant qui s’enroulent autour des saules blancs ou l’ombelle de la carotte sauvage qui se referme sur elle-même.
Le solstice d’hiver est derrière nous et nous avons gagné quelques minutes de clarté. Les premiers froids sont là et les pots de pélargoniums et de fuschias de la terrasse ouest sont à l’abri dans la serre. Nous évitons de marcher dans le jardin parce que le sol est gorgé d’eau et, lorsque nous le faisons, nous prenons garde de rester dans les allées.

Jeudi 4 décembre 2014

Le dernier de nos voisins est mort il y a quelques semaines. Ils étaient sept, Yvonne et Raymond les plus proches, Emilienne et André, Marcelle, André et Raymond, le frère .Nous portions un grand intérêt à leur vie sans doute parce que nous sentions que cette vie là allait disparaître.
Raymond savait mieux que quiconque marteler et aiguiser sa faux. Il s’asseyait sur le seuil de sa grange et se mettait à l’ouvrage. Nous entendions alors les coups réguliers portés sur la lame puis le bruit du frottement de la pierre à aiguiser et, lorsque c’était terminé, nous savions qu’il irait faucher l’herbe sous les pommiers de son verger. Il le faisait sans précipitation mais d’une manière régulière, d’un mouvement ample et balancé. La fin de la journée approchant, le travail était fini. Il nettoyait alors sa faux et la posait contre le mur de terre de la grange, avec la bêche, la houe et les autres outils de jardinage ; il plaçait la pierre à aiguiser dans son étui de corne qu’il accrochait au vieux clou prévu à cet effet et rentrait se désaltérer.
Nous apprenions en le regardant faire : comment approcher les mouches à miel ou capturer l’essaim sauvage, tailler les vieux poiriers, prévoir le temps et trouver les coins à châtaignes, rouspéter parce que le travail n’était pas fait et rester tranquille le Dimanche. Je me souviens d ’un après-midi d’août chaud, suffocant. Des voix nous parvenaient du verger voisin, puis les voix s’étaient tues peu à peu et nous avions compris qu’Yvonne et Raymond s’étaient assoupis à l’ombre des pommiers.
Yvonne se chargeait de cueillir les cerises. Nous étions toujours un peu effrayés de la voir grimper si haut sur ces vieilles échelles de bois que l’on voit toujours en usage à la campagne et qui semblent bancales et peu sûres. Lorsque les cerises commençaient à rougir, de vieux oripeaux, des chiffons de toutes les couleurs, qu’elle accrochait dans les branches, devaient effrayer les oiseaux. La méthode semblait efficace.
Leur vie s’écoulait au jour le jour avec ses malheurs et ses innombrables petits bonheurs. Il y avait beaucoup de travail mais il était presque toujours partagé et la cadence était humaine.

Lundi 10 novembre 2014

J’aime l’automne, les paysages lavés par les pluies et les bruns, et les verts sombres, les couleurs sourdes des taillis et le vermillon des baies, les petits matins frais avec la brume sur les champs et l’odeur des châtaignes dans la cheminée, les jeunes pousses des céréales de printemps, les coings tombés dans l’herbe et les derniers dahlias échevelés par le vent. Ce sont les cadeaux de Novembre
.
Allons nous faucher la prairie devant la maison dès à présent ? Pourtant la rosée du matin accrochée sur les hautes herbes, le coucher du soleil qui pose ses pinceaux d’or sur les graminées et les ombelles des carottes ourlées d’argent par le givre ont quelque chose de féérique. Les crocus, fin janvier, demanderont de l’air et de l’espace.

Ce matin, la question ne se posait plus. Nous avons revu la mante religieuse. Elle pondait ses oeufs. Nous allons donc attendre.

Dimanche 19 octobre 2014

Le ciel bleu, tout au long de la journée, nous a fait croire que l’été était revenu. Les gens rencontrés souriaient d’aise et les oiseaux s’agitaient au soleil. Le jardin réclame ma présence car tout y est étonnant. Et je regarde, émerveillée, les petits fruits rouge vif du malus ’crittenden’ et de l’aronia. Les sorbiers des oiseaux (sorbus aucuparia) portent encore leurs grappes orangées. Les trois malus transitoria (mes préférés) sont constellés de perles d’or. Le rose thyrien d’un fusain d’Europe (euonymus euiropaeus) fait chanter le vert qui l’entoure et, comme un cadeau, une fleur délicate de Madame Alfred Carrière perce le feuillage d’un pommier d’ornement.
Je n’ai aucune envie de travailler au jardin. En octobre, il faudrait, parait-il, s’y atteler mais je suis prise d’une grande paresse et ne veux que m’y promener, marcher dans la rosée du matin et y croiser quelques papillons l’après-midi, flâner dans le petit bois après le déjeûner et écouter le cri de la chouette, sur le pas de la porte, le soir et rentrer se coucher en espérant que l’été indien se poursuive encore un peu.

Jeudi 25 septembre 2014

Nous mangeons du raisin chaque jour. Quel délice ! Les petits grains serrés du Baco noir sont moins sucrés que ceux de la vigne Perdin, mais ils restent savoureux. J’aime infiniment les grains fermes et dorés d’Exalta mais je crois que, finalement, mon préféré est Candin. Il faut attendre sa complète maturité pour bénéficier de toutes ses saveurs. On les grapille sur place et on y revient sans cesse. Dans mon village, je ne me souviens pas avoir vu de vigne, du moins, nous n’en avions pas à la maison, nos voisins non plus ; aussi, le raisin faisait presque partie des fruits exotiques au même titre que la banane ou l’orange. Pourtant, mon père avait eu une ferme près de Sainte Foi la Grande, dans le Périgord noir. Il faut dire qu’il n’y était resté que deux années. Je suis étonnée que ma grand-mère, qui vivait avec nous et était curieuse de tout, n’est pas rapporté un pied de vigne. Nous avons acheté toutes nos vignes chez Jardivigne, dans le Lot et Garonne.
Ce matin, peu avant midi, un rouge-gorge est venu dans notre cuisine. Il était apeuré mais a réussi, très vite, à retrouver le jardin. Et cette après-midi, c’est une mante religieuse qui nous a fait le plaisir de sa présence sur le bardage de notre maison, à l’ouest. J’aimerai tant qu’elle nous fasse des petits, octobre venu. Nous allons retardé la fauche des prairies.

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